Deux livres résolument essentiels….

– Essentiels, à quoi, et pourquoi, en vertu de quoi ?

– Moi je dirais, à cause des traces qu’ils laissent en vous, du plaisir, de l’intérêt que vous avez eu à les lire, et que vous n’oubliez pas, qui vous reviennent souvent. A cause aussi de la surprise, au moment de les lire, vous n’aviez jamais lu ça, comme ça.

Une vie brève, de Michèle AUDIN (L’Arbèlete gallimard)

L’auteure retrace la brève existence de son père, Maurice Audin. On le connaît ou pas, peu importe, elle nous le présente « vingt-cinq ans en 1957, il a été arrêté au cours de la bataille d’Alger, il a été torturé par l’armée française, il a été tué… ». Alors on fait le calcul nous qui lisons (chez les Audin, on pratique les mathématiques de père en fille), on fait le calcul : Michèle avait trois ans quand son père est mort. Alors que peut-elle savoir de lui. Ce n’est pas dans ses souvenirs qu’elle va puiser (ou très peu) mais à différentes sources, qui sont bien réelles, vérifiables. Michèle Audin aime les listes, les inventaires, les procédés systématiques qui permettent de structurer et construire, elle n’est pas oulipienne pour rien.

Alors quels sont ces « sources », faisons nous aussi une liste : l’état civil (naissance, mariage), l’arbre généalogique, les lieux de l’enfance, de l’âge adulte (si court), les vieilles photographies, les établissements scolaires fréquentés (écoles d’enfants de troupe, lucée publiqe), des lettres écrites par Maurice, des cahiers d’élève soigneux, des plans de la ville d’Alger, un plan d’appartement, des carnets de comptes, les documents d’archives… Et sans cesse le soucis de se resituer à l’époque, dans les conditions de l’époque, ce qui n’est jamais facile quand on vit dans un contexte matériel et social tellement différent.

Entre la fille et le père, ce travail d’écriture crée un lien d’une grande force, c’est du moins le sentiment que l’on garde. D’ailleurs, c’est lui, le père, qui lui a appris à elle, la petite fille de trois ans, à écrire.

 

Annabel, de Kathleen WINTER (Christian Bourgois Editeur)

Quand on lit ce livre, on a tendance à oublier de respirer. Oui, on en perd le souffle. C’est peut-être parce que lui, le livre, est porté par un souffle énorme. Celui du Labrador, de cette nature immense, qui nourrit, qui enseigne, qui donne leur valeur aux choses et aux sentiments. Les hommes sont trappeurs, ils partent souvent, longtemps. Les femmes restent et font tout le reste. Tout.

Dans un village nait un enfant hermaphrodite, c’est lui le héros, et on ne sait pas s’il faut dire lui ou elle, comment savoir, tout choix serait démenti par… la nature. Wayne, est aussi Annabel, il ne le sait pas quand il est enfant, il l’apprendra à ses dépens au moment de l’adolescence. Qu’est-ce qu’on transmet à un enfant dont on ne connait pas le sexe ? Les parents feront comme ils peuvent. Et Wayne-Annabel aussi. Il y a la nature pour se ressourcer, les livres pour apprendre, les rêves pour imaginer des lendemains, de l’amitié, de l’amour pour dépasser ce qui serait monstrueux autrement.

C’est un roman où l’erreur, ou l’échec sont incontournables mais pas insurmontables, l’homme et la nature sont très forts quand ils s’unissent. Quand on lit la quatrième de couverture, on constate qu’il s’agit d’un premier roman, et c’est l’étonnement bien sûr.

Voici l’une des dernières phrases : « Treadway Blake(c’est le père), se rend en ce lieu comme il l’a toujours fait, ce berceau des saisons, de l’éperlan et du caribou blanc, source d’un savoir profond qu’on ne trouve pas dans les créations humaines. Ce n’est que dans le vent qui balaie le territoire que Treadway goûte cette liberté que son fils va chercher ailleurs ».