chroniques de la rentrée littéraire (sept. 2016)

toibin-noraNora Webster, de Colm Tobin, trad. De l’anglais (Irlande) par Anna Gibson, éd.  Robert Laffont.

Enniscorthy, petite ville au sud-est de l’Irlande, fin des années 60. Nora reçoit de nombreuses visites, qui, pour beaucoup, lui pèsent et l’encombrent. Elle vient de perdre son mari et avec lui son lien essentiel avec la société, il va lui falloir exister sans lui, élever, accompagner ses quatre enfants. Dans cette petite ville, on vous connaît, on vous aide et aussi on sait pour vous ce que vous devriez faire. Nora ira petit à petit vers des choix inattendus, et se surprendra elle même par sa détermination.

L’irlande, sa côte sauvage, et découpée, ses villes ouvrières, ses pubs où bières et chants rassemblent tout le monde, sont très présents. Le style, le choix des scènes fortes qui ponctuent le roman, disent bien la tendresse de l’auteur pour Nora Webster (on dit, de source sûre, que l’histoire de Nora est très proche de celle de la mère de Colm Toibin).

almeida-echangeL’échange, de Eugenia Almeida, trad. De l’espagnol (Argentine) par Françoise Gaudry, éd. Métailié

Nous voilà, nous, lecteurs, plongés dès la première scène dans une situation dont nous avons du mal à démêler la teneur. Dans une ville argentine, une jeune-femme est visiblement sortie d’un bar en menaçant de son revolver un homme, puis elle a retourné l’arme contre elle et s’est suicidée. Nous comprenons que Guyot, à travers qui nous suivons l’affaire, est journaliste, qu’il va rendre compte (ou pas) de tout cela dans ses articles, nous devinons au fil des pages et des scènes en gros plans (toujours), que la police, les journaux, les différents acteurs de l’histoire sont à la fois soutenus et menacés par une organistation « secrète », et que la délation est une institution. Nous redoutons jusqu’au bout ce qui va arriver.

La force de ce livre est de ne jamais nous permettre de nous repérer et de nous faire éprouver, de l’intérieur, cette menace permanente mais non identifiable qui pèse, incarcère, se ramifie de façon irrationnelle. Une construction parfaitement contrôlée, des dialogues omni-présents et très réalistes, ce livre en dit beaucoup sur l’empreinte que laisse une dictature.

joncour-repose-toiRepose toi sur moi, de Serge Joncour, éd. Flammarion

Quel bonheur d’ouvrir un roman de Joncour et de passer quelques heures avec ses personnages, qui font face comme ils peuvent aux tours et détours de la vie quotidienne.

A Paris, dans un beau quartier, Ludovic (escalier B, celui des petits revenus) rencontre Aurore (escalier A, belles situations) ; lui reste attaché à sa campagne natale, la terre, la vie à la ferme ; elle, est styliste, son mari américain est dans les affaires. Ils se recontrent pour une histoire de corneilles inquiétantes, et, de fil en aiguille, ils s’aiment. Mais ils savent ce qui les sépare. Quand on les suit dans leurs vies professionnelles, c’est une peinture sociale fort intéressante : lui est agent de recouvrement de dettes auprès des petits débiteurs (pas facile, ça demande du discernement et il en a), et elle, styliste, est en passe de se faire déborder par son associé.

Ce pourrait être banal… et non ! Cette impuissance de chacun d’eux face à leurs émotions et aussi face aux contraintes familiales, sociales, est si finement regardée, racontée, que l’on ne peut s’en détacher. Souvent on sourit, on s’amuse, aussi, et ça n’est pas désagréable. Comédie de mœurs, oui, et également, comédie terriblement humaine.